Émile Borel et la Coopération européenne (1926)

Les difficultés issues pour l’Europe de la grande guerre sont loin d’être terminées et l’on peut penser que notre continent ne trouvera son équilibre et ne pourra reprendre dans le monde la place qui fut si souvent la sienne, que si, renonçant à ses querelles traditionnelles, il se décide enfin à pratiquer une politique d’union et de concorde européennes. S’il ne le fait pas, on peut penser que l’Europe cessera, et très rapidement, d’exister au point de vue intellectuel, comme ce fut le cas pour la Grèce antique.

Une telle disparition, quoique en puisse penser le jeune orgueil de l’Amérique, ou l’orgueil antique du Japon, serait un désastre pour l’humanité tout entière. Ni le continent américain, en effet, ni le continent asiatique ne sont prêts et ne seront près de longtemps à assumer de rôle directeur dans l’ordre intellectuel qui fut celui de l’Europe pendant tant de siècles et qui doit encore être le sien. […]

Dans les pays neufs, comme le continent américain, c’est le succès matériel qui est la mesure presque unique de la valeur. Il faudra encore longtemps pour que se produise dans ces pays une évolution qui leur permettrait d’être véritablement à la tête de la civilisation humaine et non pas seulement au premier rang par la richesse et par le développement industriel. La disparition de la culture européenne entraînerait, au moins pour de longs siècles, une régression de l’humanité. Sans doute on continuerait à fabriquer des machines, mais on ne tarderait pas à perdre de vue cette idée essentielle que la machine est faite pour servir l’intelligence humaine, et non pas l’intelligence humaine pour être asservie par la machine.

[…] Si nous continuons à épuiser nos efforts, notre richesse, notre intelligence à préparer des luttes sanglantes, la condition économique de l’Europe deviendra très rapidement absolument lamentable, nous entraînant dans une période de misères de laquelle sortiront certainement des difficultés politiques et sociales comparables à celles qu’a connues depuis quelques années la malheureuse Russie.

[…] Un appel a été adressé tout d’abord aux membres du Parlement, ensuite aux personnalités les plus importantes dans le monde intellectuel, dans le monde industriel et financier, et aussi aux représentants des syndicats ouvriers et patronaux.

[…] Les adhésions adressées au Comité français de coopération européenne ont été assez nombreuses et assez importantes pour que les personnalités les plus éminentes n’aient pas hésité à faire partie du Comité d’Honneur.

[…] Notre Comité, tant par la qualité de ces patronages éminents, que par le nombre de ses adhérents, parmi lesquels figurent des représentants de tous les partis politiques et de toutes les activités nationales, représente donc véritablement la France toute entière. Nous pouvons affirmer hautement que la France est acquise à l’idée de coopération européenne et que tous les bons Français sont en même temps de bons Européens.

Nous n’ignorons pas, toutefois, combien les questions politiques et économiques qui se rattachent à une coopération plus étroite des peuples de l’Europe, sont délicates et quels inconvénients, peut-être même quels dangers pourraient entraîner en de telles manières des initiatives prématurées. C’est pourquoi nous avons adopté la méthode de travail qui consiste à créer tout d’abord un comité purement français dans lequel nous étudierons ces questions difficiles d’une manière aussi approfondie que possible, avec la ferme volonté de rechercher toujours des solutions de conciliation et des solutions pratiques.

Dans cette étude, nous serons guidés par deux principes essentiels : d’une part nous entendons les mots Europe et européen dans leur sens géographique et historique traditionnel, d’autre part, conformément à nos statuts, nous considérons la Société des Nations et les idées sur lesquelles elle repose, comme intangibles ; nous ne voulons travailler que dans le cadre et dans l’esprit de la Société des Nations.

Si, comme nous avons de sérieuses raisons de l’espérer, il se constitue dans d’autres pays de l’Europe des Comités analogues au nôtre, nous serons prêts à entrer en relation avec eux, afin d’examiner sous quelle forme nous pourrons travailler en commun.

Le jour où ces travaux auraient contribué à faire de l’Europe une réalité vivante et non plus seulement une expression géographique, la France pourra se faire gloire d’avoir été la première à donner l’idée de la Coopération européenne une adhésion totale, sérieuse et réfléchie.

 

In LE MONDE NOUVEAU

15 avril-15 mai 1926