COURS N°3 - Naissance de la conscience européenne à l’époque moderne


 

 

I. EXPANSION ET MORCELLEMENR DE L’EUROPE CHRÉTIENNE (XVIe-début XVIIe)

A/L’expansion de l’espace européen


Les grands voyages sur les océans Atlantique et Indien des navigateurs espagnols et portugais à la fin du XVe et au début du XIVe siècle élargissent considérablement les connaissances géographiques de la Terre.

L'inscription de l’Europe dans un espace sans cesse plus vaste se lit dans les cartes géographiques du XVIe siècle et la cartographie contribue ainsi à « l’européanisation » de l’Europe (Michel Dumoulin).

 

Ci-dessus : Magellan (navigateur portugais) fait le tour du monde par l'océan. Extrait de l'Atlas nautique de Battista Agnese (Venise, 1543. Manuscrit enluminé sur parchemin, 34 x 24 cm
conservé à la BnF, Cartes et Plans, Rés. Ge FF 14410, fo 12 : http://expositions.bnf.fr/cartes/grand/118.htm).

Dans les représentations allégoriques de l’Europe, cette dernière est présentée comme la Reine du Monde, dans une robe somptueuse et portant un sceptre.

Source de l'image

Le modèle de l’incarnation de l’Europe est attribué à Johannes Putsch (Bucius), qui réalise en 1537 une carte imagée qui donne une indubitable unité à l’Europe, puisque tous ses membres font partie d’un même corps. La carte reproduite ci-dessous provient d'un ouvrage publié vers 1590 par Sebastian Munster, Cosmographia.

 

B/Le morcellement de la chrétienté


C/ Charles Quint, dernier espoir d’un Empire européen d’Occident

Source de la carte

 

 

II. RIVALITES EUROPEENNES ET "CHIMERES FEDERALISTES"

A/ Guerre de Trente Ans et projets de concorde européenne

Les effroyables malheurs dela Guerre de Trente Ans (1618-1648), choquent les consciences cf. Jacques Callot - Les misères de la guerre

Sully prête au roi Henri IV dans ses Mémoires de sages et royales Économies d’Etat, domestiques, politiques et militaires, publiés en 1638, un « grand dessein » présenté comme le complément de l’édit de pacification de 1598.

Ce projet soutient un équilibre européen basé sur une Confédération de 15 Etats égaux en droits (cinq monarchies électives, six héréditaires, quatre républiques, d’importance territoriale à peu près égale, et réparties entre les trois religions catholique, calviniste et luthérienne), qui sera placé sous la garde d’un Conseil de l’Europe composé de Six conseils provinciaux et d’un Conseil général de 40 membres.

Le moine Emeric Crucé est un moine, propose Le nouveau Cynée, ou discours d’Estat représentant les occasions et moyens d’establir une paix généralle et la liberté de commerce pour tout le monde. Aux monarques et princes souverains de ce temps (1623). Il propose donc la création d’une véritable organisation internationale permanente, constituée de l'assemblée des ambassadeurs de tous les monarques et républiques souveraines, qui se réunirait de manière permanente à Venise et serait présidée tour à tour par un chef d’État des différents pays, le Pape, l’Empereur, le Sultan, les rois de France et d’Espagne, de Perse et de Chine...

B/ Souverainetés nationales et équilibre européen

Les traités de Westphalie (1648) font de l'Etat souverain deviendra la plus haute autorité du droit international. Tous les Etats sont égaux : les petits Etats obtiennent les mêmes droits que les Grands.

Triomphe des souverainetés nationales sur l’idée d’Empire => "ordre westphalien".

C’est dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le nom même de l’Europe remplace enfin définitivement l’ancienne référence commune à la chrétienté.

source de la carte (c) Sciences-Po

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, lidée d'équilibre européen s 'impose comme le schéma prédominant de penser et d’agir : cela suppose en Europe l’organisation d’un état d’équilibre ; lorsque celui-ci est troublé, les autres Etats le rétablissent en s’alliant contre le perturbateur, comme lors des grandes coalitions contre Louis XIV.

Implicite depuis les traités de Westphalie ou d’Utrecht, cette notion d’équilibre européen a été formulée au XVIIIe siècle, pour la première fois par le philosophe anglais David Hume en 1754 dans son petit essai On the Balance of Power.

C/ Projets européens à l'époque de Louis XIV

Jan Amos Komensky dit Comenius, théologien et pédagogue morave, est victime de l'intolérance et des persécutions de son temps. Il imagine au milieu du XVIIe siècle, un projet de réforme universelle de la société humaine. Il veut organiser la paix par l'existence au-dessus de tous les Etats et gouvernements d'un « sénat mondial », « directoire des puissances du monde », sorte de tribunal la paix, source de droit et de justice.

Le mathématicien et philosophe allemand, Gottfried Wilhelm Leibnitz, veut encourager les Etats européens une fédération d'alliés qui détourneraient leurs ardeurs belliqueuses au profit de la colonisation du monde barbare. L'Espagne étant occupée en Amérique latine, l'Angleterre en Amérique du Nord, la France en Afrique, etc., l'harmonie universelle serait alors possible.

William Penn, un anglais émigré dans le nouveau monde pour fuire la persécution anglicane, réformateur quaker et législateur de la Pennsylvanie, publie son Essai sur la paix présente et future de l’Europe (1693). Il imagine de créer une Diète générale, Parlement des princes et souverains d’Europe, qui se réunirait au moins une fois par l’an. Elle jouerait le rôle d’arbitre et pourrait organiser une intervention armée contre l’Etat qui refuserait de respecter l’arbitrage.

III. L’EUROPE COSMOPOLITE DU XVIIIe siècle

A/ Le débat autour du projet de paix perpétuelle de l’Abbé de Saint-Pierre

L’abbé de Saint-Pierre est traumatisé par les désastres de la fin du règne de Louis XIV. Son Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe a pour but d'organiser la paix par le Droit. Pour sortir de l’état de guerre dans lequel ils sont, les princes doivent construire une alliance fédérative générale.

sert de modèle à la critique et à la transformation du paradigme de la paix perpétuelle par les hommes des Lumières. , l’abbé manifeste la volonté de paix de la génération de la "crise de conscience européenne". Son but est d’organiser la paix par le droit. L'arbitrage est l'outil fondamental de la paix. La deuxième mission du projet serait de réglementer le commerce entre les nations afin de permettre le libre-échange général.

Lire Marc Bélissa "Les projets de paix perpétuelle : une "utopie" fédéraliste au siècle des Lumières"

 

B/ Le cosmopolitisme des Lumières

Les intellectuels considèrent souvent l’idée de patrie comme une survivance barbare. Dans son Dictionnaire philosophique Voltaire écrit qu’ « il est triste que souvent, pour être bon patriote, on soit l’ennemi du reste des hommes… Souhaiter la grandeur de son pays, c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers ».

Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais même, quoi qu'on en dise ; il n'y a que des Européens." (Jean-Jacques Rousseau, 1771)

Exposition en ligne de la BNF : Lumières!

 

C/ L'Europe des Lumières, une Europe française

« Entre la première vraie guerre mondiale de 1700 à 1715, et la fureur de la seconde, entre 1792 et 1815, les guerres du XVIIIe siècle ne rompent que très peu ces soixante-dix années de paix qui s'étendent entre 1715 et 1789 au cours desquelles jamais l'influence française dans le monde n'a été plus forte » (Claude Hagège).



Pour aller plus loin :

Deux ouvrages fondamentaux pour cette séance :

+ Michèle Madonna Desbazeille, L'Europe naissance d'une utopie? Genèse de l'idée d'Europe du XVI au XIXe siècles, Paris, L'Harmattan, 1996.

+ Gilbert Py, L'idée d'Europe au siècle des Lumières, Paris, Vuibert, 2004.